Bilan de l'année écoulée... un vol rando.

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il y a 9 ans 7 mois #7 par Gilles FACQUET
Bilan de l'année écoulée... un vol rando. a été créé par Gilles FACQUET
Nous voila bientôt à la fin de l'année, c'est donc l'heure des bilans et des bonnes résolutions, comme tous les ans... Et comme tous les ans, elles ne tiendront même pas jusqu'à la fin de l'hiver : la plupart auront été oubliées d'ici le mois de Mai.

L'an passé déjà, je m'étais promis de ne plus regarder à la télé les habituels films et autres téléfilms à deux balles qu'ils nous ressortent tous les ans à l'approche des fêtes de fin d'année. Ces histoires improbables et ringardes tournées à la chaîne : Avec des gentils méchants font des misères à des malheureux gentils, mais qui heureusement finissent toujours par remettre tout le monde dans le droit chemin de la gentillesse et du partage de l'esprit de Noël !...

Mais que c'est niais et infantile tout ça ! C'est à croire qu'il existe vraiment "un Esprit de Noël", mais comme il n'y en a qu'un, d'esprit, et qu'il doit bien y avoir quelques milliards d'imbéciles sur la planète à vouloir se le partager... et bien il ne doit plus rester grand chose par personne à la fin.

Cette année encore ça n'a pas loupé, tellement on s'emmerdait ferme à ne pas pouvoir voler avec se p... de vent du Nord, que malgré mes promesses, je n'ai pas pus m'empêcher de mater pour la cinquantième fois, au moins, la sempiternelle redif du réveillon de la St Sylvestre sur la chaine historique : "Intouchables". C'est toujours aussi nul ces vieux films en 2D, leurs trucages sont méga nuls : Voler avec des voiles en toile ! Il n'auraient même pas pu décoller, c'est évident : le vent du Nord les auraient déchirées de suite. Et puis on les voit partir sur une pente plein sud, face au soleil .... C'est impossible de gonfler ces vieux chiffons face au Sud, vent de cul et le soleil dans les yeux ! C'est ce qu'on apprend en premier à l'école de pilotage.

L'histoire aussi c'est n'importe quoi : un black employé par un blanc riche !.... Comme si c'était possible alors que depuis des décennies tous les blancs de l'hémisphères Nord qui en ont encore les moyens émigrent vers le Sud, là ou il y a du travail et de l'argent. Les autres partent tenter leur chance en Patagonie ou les conditions climatiques permettent encore de cultiver un peu en extérieur. Portnawak !

Ah si, il y a tout de même une résolution de l'an passé que j'ai réussi à tenir cette année : j'ai fait mon premier vol rando. Une vraie aventure ! Un truc de fou, il faut absolument que je vous raconte :

Je dois tout d'abord bien reconnaitre qu'avec Mike "The Mic", le soir ou on à décidé ce truc là, on avait sacrément forcé sur le Coca Diet ! En fouillant dans ma cave, on en avait retrouvé par hasard trois bouteilles millésimées datant des années 10 et oubliées là sous la glace. On se les ai enfilées à nous deux le soir même, dés quelles ont été dégelées ! Inutile de vous dire à quel point on avait plus les idées claires après le diner.

Mike Ailtrez de son vrai nom, c'est un type sympa, pas très causant, même plutôt taciturne dans son genre, mais bien cool quand même. Il était un format tueur, ou informateur avant dans sa jeunesse, je n'ai jamais trop bien su. Après la grande crise de l'euro des années 10-15, il a du se reconvertir comme animateur radio sur MyZen Radio, une filiale de la chaine TV pour dépressifs qui marche bien depuis la grande dépression de 12. C'est là qu'il a été surnommé Mike "The Mic". Il émet le plus souvent depuis des grottes, des cavernes ou des mines désaffectées. Comme il ne cause pas des masses, et surtout pas pour ne rien dire, il a même un certain succès : Le taux de suicides dans son auditoire se maintien à un excellent niveau.

Mais revenons-en à cette soirée bien arrosée.

D'un seul coup le Mike, ouvre la bouche et me dit tout de go : "Quand j'étais jeune, une fois,... j'ai fait un vol rando au Maroc, c'était encore possible à l'époque... suffisait de marcher ". Sur le coup, submergé par un tel flot de paroles inhabituel chez lui, j'ai bien cru qu'enivré par la saccharose, il racontait n'importe quoi. Mais voyant mon œil incrédule, Pierrot et sa mouette qui le connaissaient depuis bien plus longtemps que moi, eux aussi imbibés, mais à la Volvic dégazéïfiée eux, lui ont aussitôt intimé l'ordre de me montrer sa cicatrice pour me prouver que c'était vrai ! Mike s'est alors exécuté, il a baissé son pantalon et exhibé son... enfin, les restes d'une vieille blessure. Ce n'était pas bien beau à voir, mais de toute évidence, Il l'avait donc bien fait !

Racontes lui dis-je aussitôt ! Mais trop tard... il venait de sombrer dans les vapeurs de sucre.

Je me promis donc à moi tout seul, qu'avec mes camarades, enfin, dés qu'ils auraient recouvrés leurs esprits, dans les douze mois à venir, nous monterions une expédition légère pour pouvoir tenter un vol rando à la Ste Victoire en partant de Salon de Provence,... sitôt que le vent du Nord nous le permettrait.

L'idée complètement folle était de faire une approche de jour en véhicule tout-terrain solaires à chenilles jusqu'aux ruines d'Aix, si on pouvait encore y parvenir. Il s'agissait de l'ancienne capitale régionale, aujourd'hui totalement désertée par ses habitants et envahie par la neige. De là, nous devrions poursuivre par nos propres moyens au milieu des congères vers St Ser, ou nous pourrions installer un camps de base avant l'ascension finale.

Il s'agit d'un lieu dit niché au pied de la face Sud de la Sainte, et donc relativement bien protégé du vent, mais uniquement accessible à pied après 2 ou 3 jours de marche. Des archéologues y ont découvert récemment un plaque sculptée datant du début du XXIème à la mémoire de "Bernie Min2rien". Selon les gravures d'époque, il s'agirait d'un "bridé light" : une ethnie de grimpeurs volants d'origine vaguement asiatique réputés pour leur grande mobilité et leur résistance en milieu chaotique. Ils étaient capable de courir des heures et des heures durant sans moufles ni ampoules au pieds. Ils vivaient en parfaite communion avec la famille des parents Pentaix, une ancienne dynastie originaire du pays. Mais tout cela c'était avant le réchauffement climatique, et le Bernie avait sans doute du réaliser quelques exploits mémorables en ces lieux pour mériter une telle plaque de granit à son effigie.

Il nous a fallut trois mois pour regrouper le matériel et les hommes... enfin juste Mike et moi, mais je vous confirme : on est bien des hommes. Donc je n'ai pas dit trop de conneries pour le coup.

Il ne nous restait donc plus qu'à attendre la venue d'une fenêtre météo favorable : 3 ou 4 jours où le vent du Nord se maintiendrait sous les 90 km/h pour l'approche au camp de base et l'équipement en cordes et pitons de la cascade de glace de la face Sud qui surplombe St Ser. Puis, dans la semaine suivante une nouvelle fenêtre de 48h avec des vents dans le secteur N à NNO de l'ordre des 50 à 80 km/h seulement, pour pouvoir monter jusqu'à l'arrête, décoller sur la face au vent du Pic des Mouches, et faire le gain nécessaire avant de basculer en toute sécurité sur le versant Sud. On devrait enchaîner aussitôt la procédure d'approche sur l'aéroport désaffecté du Castellet. De là on devrait pouvoir être récupérés par Pierrot et son inséparable mouette.

Ils sont toujours en quête du spot ultime dans ce secteur pour faire voler leurs Speedflyers rigides. Il y a bien longtemps, ces deux là avaient pratiqué une forme de Wild Urban-Freefly. Mais c'était avant. Avant que tous les immeubles ne soient orientés Nord-Sud pour offrir moins de résistance au vent.

C'est marrant ce nom de Pic des Mouches ! On se demande d'ou cela peu bien venir, sachant qu'on ne trouve les derniers spécimens de ces insectes que dans les régions les plus chaudes de l'hémisphère sud : en Tasmanie et aux Iles Sandwich du Sud.

Le 17 juin, une alerte météo nous annonce la fenêtre tant espérée pour le lendemain. Les étuis de nos voiles sont chargés, ainsi que nos sellettes réversibles en couchage et dont les poches sont remplies de pilules alimentaires variées : Sauté de veau, escargots aux coquillettes, pingouin braisé, spiruline à la vinaigrette, kagoo roti, zunzun frit, salade de ginseng... On a de quoi tenir, on peut y aller peinard !

Le chemin jusqu'aux ruines d'Aix se passe bien : on arrive à retrouver la trace de ce qui fut l'antique A7 et à la suivre sans trop de difficultés, grâce à notre van à chenilles processionnaires. Nous préférons passer la nuit dans le van et profiter de la chaleur accumulée par les batteries solaires. Du coup, on reste stationnés au pied de l'un des plus beaux monuments de la cité antique. Sur le fronton immaculé toujours debout on peut encore lire en lettres rouge sang "CARREF..R MARK.T". La vue est grandiose, ça en jette un max. Cela devait avoir une sacrée gueule à l'époque ! C'était, selon les ethnologues, LE centre culturel et politique de la cité. Un vieil ermite de la dynastie des Malrasé, GuyF, 13ème du nom, gardien du temple et des clefs du camping-car, y serait resté niviuk ni connu jusqu'à l'article de son dernier souffle. La légende prétend qu'il y aurait cherché toute sa vie durant, de rayon en rayon, un trésor qu'il ne trouva jamais : la dernière voile polaire jamais fabriquée, une Artik 13 en taille 90, bonnet D !Un fantasme sans doute.

Au petit matin, nous quittons le van et partons à pieds vers St Ser, sans notre habituelle camarade d'aventure, la joyeuse Annie*.


* Cette dernière phrase à elle seule mérite sans doute un éclaircissement et que l'on s'y attarde un peu : Si cette amie avait été des notres dans cette aventure, on aurait sans doute pus écrire d'elle à ce moment précis de l'histoire, que nous nous préparions à une "joyeuse Annie vers St Ser". Toutefois, dans la mesure ou ce n'est pas le cas, revenons en au fil de cette aventure entre hommes.

Mike "The Mic" est devant, et je peine à le suivre : sa jambe de bois exotique fend bien mieux la neige que mes babouches en fourrure doublées en peau de phoque synthétique. Le diable d'homme tient encore la forme ! La preuve, en grand pro de l'animation radio qu'il est, il lâchera même deux phrases historiques en fin de journée, et qui résument parfaitement à elles seules le déroulement des évènements dans leur chronologie, la tension et l'attention ambiante, ainsi que la situation générale dans sa globalité et par le détail : "Fichtre !" et "Eh ben, si j'avais su..." . Tout est dit ! Respects.

Je transpire maintenant à grosses gouttes, le vent a presque disparu : l'anémomètre est tombé sous les 50 et le thermomètre indique un -3° caniculaire en plein soleil. La météo avait vu juste, comme toujours : la température est toujours donnée au soleil puisque l'ombre du dernier nuage sur la région date d'il y a un peu plus de trois ans.

La nuit va bientôt tomber, nous bivouaquons donc un peu en contrebas du Pas du Dinosaure, pour nous abriter du vent qui risque de forcir cette nuit. On s'empiffre d'un festin de Spiruline bien mérité: des pilules de 18, 16 et 14 grammes copieusement arrosées d'un beau jus de myrtilles. Mike, très en appétit s'envoi même une pilule de Spiruline XL ! Nous nous endormons bien vite, gavés et repus, confortablement roulés en boule dans nos sellettes.

Au petit matin, nous reprenons notre marche vers St Ser que nous apercevons bientôt. Mike toujours intarissable sur le sujet déclare cette fin de matinée " C'est par là". Je ne peux que me rendre à l'évidence et le suivre en m'inclinant. Il est des discours auxquels on ne peut que souscrire, et c'est bien là le propre de tous les grands leaders charismatiques qui les prononcent.

Là bas, au loin vers le Sud, l'horizon est barré par la chaine de l'Etoile, j'entre-aperçois les ailes de quelques jeunes téméraires qui profite de l'exceptionnelle journée et s'adonnent aux joies du soaring sous la férule expérimentée du Professeur Frigo et le regard inquiet du directeur de vol. Je les encourage par radio, malgré les interférences qui brouillent nos échanges, et leur dévoile le but de notre expédition en cours. Les djeunz restent incrédules, tandis que le Professeur s'épanche sur son grand âge et ses douleurs qui ne lui permettent plus de se joindre à nous, alors que quand il était jeune et vaillant "cette rando et son vol d'anthologie, il les a fait pas moins d'une demi douzaine de fois !..." Il faut toujours qu'il en rajoute l'ancien, mais on l'aime bien pour ça aussi.

A environ deux kilomètres devant nous, et presque 150 mètres plus bas, on distingue clairement St Ser. Je pense alors à haute voix que : "Dans trois heures, on devrait y être si tout va bien : la neige n'est pas trop profonde et il y a même quelques plaques de glace et carrément plus du tout de vent à l'abri de la montagne, ça ne peut pas durer..." A mesure que je m'entend prononcer ces mots, mon esprit fait aussitôt le lien, tout comme celui de Mike. Nous réalisons aussitôt l'opportunité extraordinaire qui s'offre à nous : à notre gauche, une plaque de glace de 4m x 4m en pente à 15° vers St Ser, et qui surplombe de 2 à 3 mètres le relief environnant par comble de chance. C'est largement plus qu'il ne nous en faudrait pour étaler nos voiles, les gonfler et décoller. Ce vol balistique de moins de 2 minutes nous ferait gagner plus de deux heures de marche. Je croise le regard de Mike, qui emporté par l'enthousiasme se lâche et dit "Banco".

Les voiles sont rapidement sorties des étuis et déroulées. Une cartouche d'hélium est sacrifiée pour les besoins du gonflage, une brève prévol avec test des commandes électromagnétiques, les sellettes sont solidarisées. s'en suit une extraordinaire poussée de plusieurs fractions de secondes suivie d'une abattée et nous voila déjà en l'air.

Je suis Mike de près, il est largement plus expérimenté que moi et sa présence sur la trajectoire me rassure. Après une minute vingt de vol à vitesse planché, nous devons entamer la prise de terrain.

L'aterro dans 1.50 à 2 mètres de poudreuse sans vent et sans ski promet, espérons qu'elle ne cache aucun bloc de glace. Mais nous n'avons pas trop le temps d'y réfléchir : 8 secondes plus tard, le piton inox de la jambe en Wenge de Mike se plante dans la neige et y reste figé. Mike poursuit son vol sur l'élan... et sur quelques mètres encore avant de plonger totalement le nez en premier dans la neige.

Un peu surpris, je n'ai pas le temps de manœuvrer et je tape violemment dans sa prothèse restée figée dans la neige avec mes dents de devant... les deux dernières qu'il me restait passent instantanément de vie à trépas et de l'intérieur de ma mâchoire supérieure à la blancheur immaculée du monde extérieur qui sera leur dernier linceul. De ma lèvre en sang, s'étire un long filet de bave rougeâtre sur quelques dizaines de mètres à la surface de la neige, avant de disparaitre tout comme moi sous l'épaisse couche de poudreuse.

Bon sang que c'était bon ! Chaud, mais bon ! je viens de goûter pour la première fois de ma vie à un vol et un posé sans le moindre souffle de vent. Je n'aurais jamais imaginé un jour pouvoir arriver au contact du sol à une telle vitesse et sur un freinage en limite de décrochage ! Quelles sensations, mais p... que c'est chaud et engagé un vol balistique !... C'est définitivement pas pour tout le monde. Et dire que j'avais lu quelque part, dans des vieilles revues spécialisées sans doute, que les pionniers du parapente sous leurs ailes en tissus, commençaient leur apprentissage en alignant des dizaines de vols balistiques dans ces conditions avant d'être lâchés dans le vent !... Tu m'étonnes qu'après un tel apprentissage, ceux qui étaient encore vivants, avaient vraiment l'expérience pour voler ensuite l'esprit tranquille dans le vent ! C'est tout de même moins "extrême" quand ça souffle raisonnablement.

Après avoir rampé jusqu'à sa prothèse et l'avoir refixée soigneusement à ses portes jarretelles en latex, Mike se retourne vers moi le visage rayonnant. Il exulte de joie : "Mon dernier kisslanding du genre, c'était en 12, quand un pote pas fini des Alpilles a essayé de me refourguer un P'titNuage en taille 18 !" Je ne l'avais encore jamais entendu en pareille verve.

Nous ne devons toutefois pas nous laisser aller, le vent revient déjà, et il nous faut ranger le matériel et profiter du temps ainsi gagné pour préparer le bivouac au pied de la cascade de glace. Nous utilisons ce qu'il reste des murs en ruines de ce qui fût une auberge, il y a bien longtemps, pour nous protéger du vent qui redouble déjà. Grand bien nous a pris de monter le camps derrière ce relatif abris. Nous y resterons blottis dans nos sellettes cocon, bloqués par le vent durant la presque totalité des deux jours suivants. Les anémomètres ne descendront jamais sous les 150 km/h et la température stagne autours de -22°.... Et sur la crête, 600m au dessus de nous ça doit être bien pire encore !

Pas de quoi nous alarmer pourtant puisque ce petit coup de vent était prévu, et il devrait ensuite faire place à une nouvelle fenêtre de 36h propices au vol. Et puis pas le temps non plus pour nous de nous ennuyer : la météo est encore suffisamment clémente pour que nous puissions dans les deux jours à venir, sortir de temps à autre équiper la voie de glace qui monte au Pic des Mouches avec des pitons kevlar et de cordes pour y monter le jour J avec tous le matos sur le dos.

Effectivement, deux jours plus tard, vers 4h du matin, le soleil n'est pas encore levé , mais l'accalmie prévue est bien là. Nous replions donc prestement le camps, chaussons les crampons et attaquons pour la troisième fois l'ascension du glacier. Mais, avec les étuis de nos voiles, les instruments de vol, et tout notre barda de bivouac dans les poches de la sellette cette fois-ci. Soit pas moins de 6 kg chacun à hisser sur notre dos et qui nous meurtrissent les épaules ! Mike est toujours aussi surprenant dans cette exercice : malgré son âge respectable et les vers qui habitent sa non moins respectée jambe de bois exotiques, j'ai toutes les peines du monde à le suivre. Il grimpe comme un gamin et semble avoir retrouver les reflexes de sa jeunesse : Il bondit, rampe, grimpe, se hisse... il est partout à la fois !

Lorsqu'enfin j'atteins à grand peine l'arrête sommital, à bout de forces après 15 heures d'efforts ininterrompus, il y est déjà depuis prés de 2 heures ! Tout excité, il est dans les starting blocs, paré au décollage. Trop épuisé par l'ascension, je dois user de toute ma force de persuasion, et un peu de mon avantageuse force physique, pour le convaincre de renoncer à s'envoler ce soir à la nuit tombante, dans ces conditions atmosphériques bien trop traitresses. Le vent météo est totalement inexistant et donc la restitution bien trop dangereuses : La douceur de la masse d'air aurait toute les difficultés à maintenir le niveau de tension nécessaire dans les commandes et sur les volets. Nous n'aurions plus aucune précision de réponse aux manettes ! Je suis trop fatigué pour pouvoir gérer cela.

Et puis en moi même, je n'ose lui avouer, mais je suis encore sous le choc émotionnel du vol balistique réalisé il y a deux jours. Nous risquerions d'arriver au Castellet à la nuit tombante dans des conditions similaires, et je ne suis pas certains de m'en sentir capable. Il ne faut pas trop solliciter sa chance si l'on ne veut pas qu'elle risque de tourner trop vite.

Nous bivouaquons donc une nuit encore, mais cette fois-ci, dans une anfractuosité de la roche refermée par un muret de neige sur la face sud du Pic, à quelque mètres à peine du sommet. Vers minuit, alors que la pleine lune baigne l'univers blanc qui nous entoure d'une douce lumière presque irréelle, nous sommes réveillés par la radio : nous recevons par intermittence et très faiblement des messages incongrus dont nous cherchons à grand peine à découvrir la provenance et la signification.

Mike, qui semble particulièrement tourmenté par cette voix étrange, en viendra à se rhabiller et à sortir de sa sellette sur les coups de 2 heures du matin pour faire le tour du Pic en visant tous les azimutes avec l'antenne de sa radio, sans le moindre succès. Au bout de 45 minutes de recherches infructueuses, j'ai soudain vu le visage de mon camarade s'éclairer dans le clair de lune ! Il à souri avant de disparaître en courant derrière le Pic. Il avait dans les yeux une lueur que je ne lui avait jamais connue jusque là. Quelque chose de malsain... Sur le coup j'ai pensé avec un brin d'appréhension : "Un orgasme ?.... Pas ici et maintenant... enfin, pas avec moi tout de même ?..." Je commençais à sentir monter en moi en certaine tension qui me faisait froid dans le dos...

Lorsqu'il est réapparu quelques secondes plus tard en riant aux éclats, ce qui était encore plus terrifiant, et qu'il a enfin pus reprendre le contrôle de ses soubresauts d'hilarité, il m'a déclarer : " La valise !... La valise effet VL du Pic !... Marques la salle et le beau jus, tout le gratin... les nœuds guration aux grandes pompes,... ça y est ! Elle s'est enfin mise à y mettre ! Il était temps !".

J'ai beau essayer de remettre tous ces propos dans n'importe quel ordre, ça ne veut assurément rien dire : Une valise à effet de véhicule léger, elle y avait enfin mis du jus pour marquer des grandes pompes dans la salle !?.... Les pompes à nœuds dans la valise de gratin au jus !?...

Ne comprenant définitivement rien à ses divagations qui m'inquiétaient de plus en plus, je lui ai aussitôt fait avaler de force une pilule alimentaire parfumée au gratin et arrosé de bon jus de myrtilles... comme il semblait me l'avoir demandé. Ensuite, j'ai consciencieusement nouer le lacet de son unique grande botte d'escalade afin que les trois orteils qui lui restaient ne prennent pas froid.

Il devait probablement être atteint du mal des montagnes : nous venions de passer 2 jours à 400m d'altitude et plus de 6 heures d'affilées à 1000m après tout ! Je n'avais jamais entendu parler de tels symptômes, mais jusque là nos incursions en altitude avaient toujours été tellement plus brèves, alors... Ne sachant comment je devais réagir, sauf que je ne devais pas lui tourner le dos, et cela à aucun prix, je préférais ne rien dire à mon camarade pour ne pas l'alarmer sur son état psychique.

Mike s'est alors recouché, et visiblement totalement détendu, il s'est aussitôt endormi, un sourire béat aux lèvres. De mon coté, j'étais bien trop choqué par son comportement étrange, ses phrases dénuées de tout sens commun, et par ces énigmatiques messages radio qui continuaient à nous parvenir à intervalle régulier pour pouvoir me rendormir.

A 6h30, le soleil était déjà haut sur un horizon particulièrement clair, la visibilité excellente et le vent, toujours de secteur Nord, pulsait de manière constante entre 75 et 80 km/h. On ne pouvait rêver de meilleures conditions. Seul le sourire qui était demeuré figé à la face de mon ami toute la nuit continuait de m'inquiéter sur son équilibre mental fragile. Mais nous n'avions pas le choix, il nous fallait redescendre, et maintenant ! Dans les 6 heures à venir le vent allait remonter au dessus des 160 km/h, et pour au moins une semaine selon les alertes météo... Et puis l'état dans le quel était mon ami ne nous laissait pas de choix. Il fallait agir, et vite !

Mike comme à son habitude fut prêt le premier. J'envoyais alors par radio le code convenu avec Pierrot et sa mouette pour les prévenir de l'imminence de notre envol. Notre échange était toujours brouillé par ces messages étranges...

Mike "The Mic" décolla de l'arrête sud , décrivant de larges 8 pour m'attendre quelques 50 mètres plus haut. Je l'avais bientôt rejoint, et ensemble nous élargissions alors nos allées et venues jusqu'à avoir gagné 500m d'altitude au dessus de la crête. Mike demanda alors à la radio, "Ready for ze Big Dive ?". Il s'agissait d'une manœuvre aussi radicale qu'innovante de sa conception. Elle permet un gain d'altitude et de vitesse impressionnant pour sauter d'une montagne à l'autre en évitant les turbulences qui se créent souvent en arrière des reliefs au delà de 30 km/h de vent météo.

Je resserrais donc mon harnais pour être parfaitement calé dans ma sellette et prononça le "Yep !" d'usage en pareil cas.

Inutile de s'éprendre en conjecture dans ces cas là, sous peine de risquer de se répandre au sol en confiture si l'on n'a pas l'esprit d'à propos et de synthèse qui sied à la situation avec toute la simplicité nécessaire, alors qu'invariablement elle exige une prise de décision aussi rapide que claire et sans ambages, avec toute la force et la concision attendues en pareil cas, tandis que le naturel de la condition humaine et de sa recherche constante et inavouée d'élévation spirituelle par la perpétuelle effervescence de son cerveau bouillonnant, pousse l'homme à sans cesse en faire de trop, ... mais pas là. Il convenait donc d'être bref !

Aussitôt Mike plongeait face au vent dans une petite combe un peu abritée en face nord. Réduisant au maximum la trainée de son aile, il prenait un maximum de vitesse sol, rasant celui-ci à quelques centimètres à peine pour profiter au mieux du gradient. Puis, arrivé au premier tiers de la pente au vent, ayant emmagasiné un maximum d'énergie et de vitesse, il faisait un virage sur la tranche à 180°, se laissant expulser de la combe en aval dans une autre plus vaste encore. Cette dernière, en forme d'entonnoir se terminait sous le col situé à 300m à l'ouest du Pic. Son aile était alors catapultée sur trajectoire par le venturi de la combe, puis du col, à plus de 190 km/h et 2250m d'altitude en moins de 25 secondes ! ... Et le tout cela en totale sécurité : sans avoir été le moins du monde secoué par les rouleaux !

Je le suivais aussitôt, plongeant derrière lui comme nous l'avions déjà fait tant de fois par le passé lors de nos vols sur la chaine de l'Etoile, avant d'aller ensuite poser sur les quais déserts de la Joliette.

Quelques secondes plus tard, nous volions tous les deux en formation. Toute aussi réduite, primaire et rudimentaire qu'elle fût, notre formation, c'était tout de même notre formation à nous, et en parfaits self made men nous n'avions pas à en rougir. La vue était magnifique Marseille la blanche, la Ste Baume, les calanques, Cassis, la méditerranée... Il nous fallait absolument savourer au maximum ces quelques secondes d'éternité, de pur bonheur et de paix.

La fumée qui sortait maintenant à l'horizontal de la cheminée de Gardanne nous rappelait déjà à l'ordre : le Nord soufflait maintenant à plus de 90. Il était temps de commencer la perte d'altitude, puis la PTJ, comme à l'école. En arrivant à l'aplomb du Castellet, j'en profitais une fois de plus pour m'interroger sur les raisons qui avaient poussées les architectes de cet aéroport, aujourd'hui désaffecté, à donner un dessin aussi torturé à leur unique piste en boucle. Elle comptait dix sept virages de toutes sortes, de larges dégagements, mais une seule ligne droite nommée, ligne droite du Mistral ! Encore une énigme, un mystère du passé à jamais insoluble malgré toute l'étendue de ma vaste culture ethnologique...

Vent debout au dessus de la ligne droite, je me laissais descendre en douceur, perdant un a un les derniers mètres d'altitude, mon aile en configuration de trainée minimale afin de toucher le sol sans la moindre vitesse sol : en sécurité maximale.

Pierrot et la mouette nous attendaient déjà : ils avaient passé la nuit sur place dans leur van, ayant repéré à quelques kilomètres de là un de ces spots sauvages dont ils ont le secret pour pratiquer le Speedflyer à leur manière.

C'était terminé, nous l'avions fait : nous venions de réaliser un vol rando. Le premier pour moi, et cela grâce à l'expérience de mon ami Mike qui avait maintenant recouvré ses esprits et donc le silence.

En regagnant Marseille la blanche par la route enneigée dans le van de Pierrot, Mike se mit à dévisser le piton en inox qui terminait sa jambe de bois, découvrant ainsi un double fond. Il dissimulait deux flacons qu'il déboucha aussitôt en déclarant fièrement : "C'était pour une grande occase..." . Ils contenaient quatre douzaines de pilules alimentaires aromatisées aux fines de claire de Cancale N°5, le second était rempli pour sa part de jus de citron frais. Nous nous les partagions aussitôt avec délice.

Assurément, Mike, en homme de grande qualité, toujours plein de ressources inattendues, qui ne mourrait pas d'un manque de savoir vivre !

Je profitais donc de ce moment de joie ou Mike semblait avoir définitivement recouvrer ses esprits pour me hasarder à lui poser la question qui brulait mes lèvres : "Dis donc Mike, à un moment que t'étais vraiment pas clair la nuit dernière, dans tes délires, t'as causé de "Valise, d'effet VL, de marquer la salope qui s'était mise à se faire mettre,... d'un beau gratin et son jus.... enfin des trucs de ouf comme ça. Tu parlais de quoi au juste ? C'était quoi ces délires ?"

Il sembla chercher au plus profond de son esprit durant quelques minutes, avant de sombrer à nouveau et pour toujours dans un complet mutisme.

Il était redevenu lui même.


Alors si l'on veut bien faire le bilan de cette année écoulée :

Dans le monde; les révolutions ont embrasées de nombreux pays que les croyants et non croyants croyaient immuables, mettant à mal les certitudes qui vont souvent de pair avec les croyances. Ces révolutions que d'aucuns ont qualifiés de" printemps à rames" ont chassées des dictateurs pas gais, faisant passer ces pays de l'ère du voile à celui de la vapeur d'hydrogène en une nuit. J'ai d'ailleurs un ami esquimau nommé Emile, qui est de là bas, puisque le pays d'Emile est Inuit. Par chance, ces évènements politiques n'ont en rien altéré la qualité et la diversité de la production ostréicole locale tant réputée. Dans l'imagerie populaire, n'appel-t-on pas ces contrées les pays des mille et une huitres ?

Mais revenons en à ce qui me concerne :
- Mon 1er vol rando : 35 minutes et mon 1er vol balistique de 2 autres minutes en juin
- 5 vols en soaring cumulant 1h05 en l'air en juillet et aout.
- Une autre grande première en novembre : 45 minutes en une seule fois dont 10 en thermique !
Je n'en aurais jamais cumulé autant sur douze mois depuis 20 ans que j'ai mon brevet de pilote confirmé de parapente ! J'ai même du faire réviser mon aile en cours de saison tellement j'avais explosé les compteurs !

Une autre expédition conduite par de riches touristes boliviens suréquipés a réussi à renouveler ce vol rando fin août, juste avant le retour de l'hiver. Pour preuve que cette année les conditions atmosphériques n'étaient pas si pourries que ça. Cela démontre bien aussi que ces histoires de réchauffement climatique, ce n'est rien que du flan pour essayer de nous manipuler et nous faire quitter à tout jamais cette toundra provençale que j'aime tant et qui m'a vu naître.

Si Mike, Pierrot, le Professeur, et les quelques autres dizaines de rebelles qui comme nous s'accrochent ici, acceptions de quitter cette terre hostile pour l'attrait des lumières des cités du Sud, il ne resterait bientôt ici plus d'autre vie pour peupler ces vastes territoires que quelques rares Scrat solitaires en quête de leur ultime fossile de noisette gelée.

Voila qui serait définitivement trop triste.

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